«C’est par l’internationalisation de ses entreprises que l’Espagne s’en sortira»
Plus de 60 000 salariés travaillent dans les 1411 entreprises espagnoles implantées en France. L’an dernier, 42 nouveaux projets, concernant 2132 emplois, ont été menés à bien. Aujourd’hui, le stock d’IDE espagnol est de 24 milliards d’euros. Rencontre avec la Directrice de l’Agence Française pour les Investissements Internationaux en Espagne, Géraldine Filippi.

Géraldine Filippi, Directrice de l'AFII pour l'Espagne. ©X/DR.
Le Courrier d’Espagne : Comment se portent les investissements espagnols en France ?
Géraldine Filippi : Bien. En 2009, ils vont être stables par rapport à 2008 qui était une très bonne année puisqu’en termes de création d’emplois, elle avait signifié une augmentation de 68% par rapport à 2007. L’Espagne est ainsi passé de neuvième à quatrième investisseur en France. Cela conforte l’idée que la relation France/Espagne vit ses meilleurs moments.
LCE : Comment voyez-vous l’avenir ?
G.F. : En 2010, deux scénarios sont possibles. Ou bien la crise s’estompe, les banques recommencent à financer les projets et donc les entreprises continueront d´investir. Ou bien les banques ne financent plus et ceux qui ont résisté jusque là n´auront plus les moyens de financer leurs ambitions… En France, nous avons beaucoup de chance de pouvoir compter sur un médiateur de crédit afin de garantir l’accès au financement pour les entreprises si le refus du banquier est injustifié. L’accès au crédit est un des gros problèmes de cette crise.
LCE: La crise a-t-elle changé votre métier?
G.F. : Nous avons des projets démarrés en 2009 qui se font en 2009. Alors qu’auparavant, le temps de gestation était de un à trois ans, il est aujourd’hui de six mois à un an et demi grand maximum. Cela signifie qu’il faut être beaucoup plus réactifs, et sans cesse comparer nos méthodes et notre approche avec celles des agences concurrentes dans le monde. Mais surtout, nous intervenons plus en amont. Nous participons, par exemple, au retournement de société avec l’aide des commissaires à la réindustrialisation nommés dans chaque région pour résoudre les cas de problèmes. L’AFII est l’une des rares agences à offrir de l’aide aux sociétés en difficulté. Par ailleurs, nous avons de plus en plus de demandes de partenariats avec des entreprises françaises, ce qui signifie quand même que les entreprises étrangères sont plus prudentes et qu’elles préfèrent investir en commençant par partager les risques avec une entreprise locale.
LCE : C’est-à-dire ?
G.F. : En clair, une société en situation de difficulté qui le désire peut mandater l’AFII pour vendre sa société et ainsi sauvegarder l’emploi. La vingtaine de bureaux dans le monde que possède l’AFII va alors se mobiliser pour essayer de trouver un repreneur dans son réseau.
LCE : Avez-vous un exemple concret de sauvetage d’entreprise ?
G.F. : Justement cette année, nous avons vu aboutir un superbe projet qui illustre bien le travail de sauvetage d’entreprises mené par l’AFII. Début 2008, l’AFII Paris nous avait envoyé une demande d’aide au retournement pour une coopérative laitière en difficulté, 3A, à Toulouse. Elle emploie alors directement 200 personnes et fait travailler indirectement a peu pres mille familles pour la production de lait. Nous sommes donc allés voir toutes les entreprises en Espagne qui pouvaient être intéressées par la reprise, d’autant plus qu’ici le lait était beaucoup plus cher qu’en France. On en a trouvé deux. On leur a fait visiter le site mais devant cet intérêt, les Français ont décidé de ne pas vendre. A la place, ils ont fait un joint-venture avec la société basque Kaiku. Aujourd’hui, ça marche tellement bien qu’il y a un projet d’expansion de l’usine. Non seulement les 200 emplois ont été sauvés mais il est probable que prochainement soient créés quelques dizaines de plus.
LCE : Quels sont les autres grands projets espagnols en France en 2009 ?
G.F. : Il y a eu beaucoup de rachat d’entreprises en difficulté par Prosegur, l’implantation d’Urbaser pour le traitement des déchets, l’ouverture d’un hôtel de la chaîne Derby à Paris. Et parmi les annonces intéressantes, Mango a dit que la France avait encore du potentiel pour l’ouverture de 200 boutiques.
LCE : Quels sont les principaux secteurs dans lesquels investissent les Espagnols ?
G.F. : Le secteur qui nous occupe le plus est celui des énergies renouvelables. Depuis que le gouvernement espagnol a baissé ses tarifs en matière de remboursement du kW/h pour la production d’énergie propre, la France est à peu près au même tarif. Mais en plus, nous offrons le crédit impôt recherche le plus avantageux d’Europe. Et l’on travaille sur le long terme, sur les énergies renouvelables du futur, car nous avons encore beaucoup d’énergie nucléaire et il n’y a donc pas d’urgence.
LCE : En quoi consiste exactement le crédit impôt recherche ?
G.F. : Il offre 50% de crédit d’impôt sur la croissance des dépenses en R&D la 1re année, 40% la 2e et 30% la 3e, avec des plafonds très élevés car l’Etat français a décidé stratégiquement de miser sur l’innovation et la recherche et le développement. La mise en place de ce crédit impôt recherche permettra dans l’avenir de faire venir des centres de R&D en France.
LCE : Orientez-vous le choix de l’emplacement des projets ?
G.F. : Disons que si une entreprise me dit qu’elle travaille dans les énergies renouvelables, je vais lui dire qu’il existe trois pôles de compétitivité dans ce secteur, des clusters, c’est-à-dire des partenariats privé/public qui permettent de faire avancer la recherche, et qu’elle pourra obtenir une aide de l’Etat en cas de projets conjoints mais le choix peut etre plus large selon les criteres précis de la société.
LCE : Avez-vous des exemples d’entreprises espagnoles dans des clusters français ?
G.F. : Oui. En Savoie, Villar Mir, par le biais de sa filiale Ferropem, forme un cluster avec le CNRS, le CEA et Apollon Solar pour développer un procédé de fabrication de silicium de qualité photovoltaïque. Autre exemple, il y a peu, le «cluster grafico» de Galice a décidé de s’implanter dans le Val de Marne. Cela démontre l’intérêt d’entités publiques espagnoles pour la France. Aujourd’hui, ce cluster veut convaincre les entreprises galiciennes de s’implanter dans le Val-de-Marne en leur permettant d’utiliser ses locaux et une fois que ces entreprises seront bien ancrées, il se retirera.
LCE : Les institutions espagnoles ont donc plutôt tendance à inciter leurs entreprises à s’exporter…
G.F. : Les Espagnols ont très bien compris que c’est en poussant leurs entreprises à l’internationalisation qu’ils pourront s’en sortir alors que d’autres pays proches ont des stratégies inverses… Or c’est la bonne logique. Dans certains marchés comme l’immobilier ou l’électroménager, il y a des entreprises qui ont perdu 40% de part de marché en Espagne alors qu’en France la baisse est plutôt de 8%. Pendant 15 ans, les sociétés ont gagné tellement ici qu’elles n’ont pas eu besoin de sortir du marché intérieur. Aujourd’hui, nous les aidons à trouver des opportunités en France.
S.M.
Imprimer cet Article
















