Jeudi 02.09.2010

« L’Espagne doit devenir la Floride de l’Europe »

Gilles Serra vient d’être élu Président de la Chambre franco-espagnole de commerce et d’industrie après le vote de son conseil d’administration. Le Directeur Général du Crédit Agricole en Espagne a un mandat de 3 ans, des projets nombreux et un regard sur l’Espagne optimiste. Rencontre.

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Gilles Serra, nouveau Président de La Chambre.

Le Courrier d’Espagne : Cela fait cinq ans et demi que vous vivez à Madrid. Quel est votre parcours professionnel ?
Gilles Serra :
J’ai commencé ma carrière en 1974 comme volontaire à l’Ambassade de France au Bangladesh. Je suis rentré à la banque Indosuez, plus tard rachetée par le Crédit Agricole. J’ai travaillé au Pakistan, au Nigeria et en Inde avant d’arriver en Espagne entre 1985 et 1988 comme Directeur Régional à Barcelone. Puis je suis parti au Népal et au Sultanat d’Oman comme Directeur Général. Je suis revenu un temps à Paris et je suis reparti au Liban, en Turquie, en Uruguay et enfin à Madrid, où je vis depuis 2004. Entre-temps, je suis venu presque tous les ans en vacances en Espagne.

Vous connaissez donc bien le pays. Quelle est votre analyse de la crise actuelle ?
Pour paraphraser Britannicus : il ne méritait pas «ni cet excès d’honneur ni cette indignité». Depuis 1975, l’Espagne a un taux de croissance extrêmement fort, nettement au-dessus du taux de croissance européen. Pour la bonne et simple raison que les Espagnols voulaient devenir aussi riches que les Européens. Et ils ont fait cela très bien puisqu’en 1998, le niveau de vie espagnol était plus ou moins identique à la moyenne européenne. L’Espagne est devenu un pays riche mais une partie de la croissance était gonflée aux hormones.

La bulle immobilière…
Oui. Une partie de la croissance était solide : celle liée aux aides européennes. Mais une autre partie était uniquement basée sur un développement immobilier tout à fait absurde. On construisait 700 000 maisons par an alors que les Espagnols en avaient besoin de 200 000. Toute l’activité espagnole tournait autour de l’immobilier. Les banques, l’industrie et les transports se développaient grâce à la construction et les municipalités payaient leurs fonctionnaires avec l’argent des permis de construire… Les chiffres officiels disent que le secteur immobilier représente 10% du PIB mais si l’on y ajoute les fournitures et services à la construction, les camions, etc., on arrive facilement à 30%… Or tout cela s’est arrêté d’un seul coup.

Quand voyez-vous la reprise?
Tout dépend. Si la reprise, c’est retourner à un taux de croissance de 5% : jamais. Car 5% c’est un taux de pays pauvre. En revanche, s’il s’agit de redémarrer avec une croissance proche de la moyenne européenne, je pense qu’il faudra attendre 2011-2012. Mais pour cela, il faut que les banques espagnoles recommencent à donner du crédit.

Des banques qui ont fermé net le robinet…
Actuellement, elles n’ont pas de sous à prêter du fait de leur forte exposition illiquide au secteur immobilier. Leurs clients ne peuvent pas rembourser leurs dettes. Et pour des raisons diverses, les banques espagnoles attendent le dernier moment pour assainir leurs comptes. Elles n’ont pas voulu annoncer leurs pertes réelles mais tôt ou tard elles devront le faire et l’Etat, c’est-à-dire les contribuables espagnols, devra payer…

Or l’Etat a déjà augmenté considérablement son déficit…

Officiellement le PIB a déjà baissé d’environ 4% et le déficit public a augmenté d’environ 5% du PIB. Ce qui veut dire que l’activité a baissé de 9% et selon moi, en 2010, cette baisse se poursuivra.

Comment sortir de la crise, selon vous ?

L’Espagne a des atouts considérables mais elle doit changer son mix produit, ce qu’elle fait. Le pays doit jeter les productions qui ne servent plus, l’immobilier, et développer les pans de l’industrie du XXIe siècle dans lesquels elle est leader. C’est le cas de l’industrie liée à la fibre de carbone, qui est un secteur de pointe qui attire des investissements et d’autres savoir-faire. C’est le cas aussi des énergies renouvelables et des concessions autoroutières, aéroportuaires et portuaires. Or si vous conjuguez ces deux savoir-faire, vous êtes gagnant. Car si vous voulez vendre une éolienne à l’étranger, il est presque impossible de la commercialiser comme du hardware. Ce qu’il faut faire, c’est la vendre sous forme de concession. Or c’est le même savoir-faire que pour une concession d’autoroute. Un autre secteur dont il ne faut pas minimiser la force, c’est l’agriculture. Les produits agricoles vont reprendre de la valeur dans les prochaines années et l’Espagne a des capacités pour produire beaucoup plus qu’elle ne le fait maintenant. Mais selon moi, là où le pays pourrait se démarquer c’est dans le secteur des services aux seniors.

Pour devenir la terre d’accueil des retraités européens…
Les gens qui ont 60 ans aujourd’hui appartiennent à la génération la plus riche qu’il n’y a jamais eu. La première chose que veulent les retraités, c’est une stabilité politique et économique. Et si en plus il y a du soleil et des services qui leur correspondent alors c’est le jackpot. L’Espagne possède tout cela. Une partie du stock immobilier peut être recyclé pour cette population. Les maisons en troisième ligne de côte, qui n’intéressent personne pour le tourisme, peuvent être facilement transformées en résidence pour les retraités. C’est un business model infaillible car il est destiné à la population qui a le plus de pouvoir d’achat. Cela demande de la compréhension de la part des entreprises et une mobilisation de la part de l’Espagne. Selon moi, la seule solution pour l’Espagne est de devenir la Floride de l’Europe. Il y a assez peu de concurrents et le pays a l’avantage de se trouver dans la zone euro, ce qui garantit une stabilité des prix et une facilité pour les retraités européens qui toucheront leur retraite en euros. Mais il faudrait en faire un projet national.

Vous semblez plein d’idées pour l’Espagne. Et pour la Chambre, quelles sont-elles ?
La Chambre est dans une forme éblouissante car Jean-Charles Raufast (l’ancien Président) et l’équipe de Bertrand Barthélemy (l’actuel Directeur) ont fait un très bon travail. La situation financière est très saine, la relation entre le Conseil d’Administration et le personnel est très bonne et les rapports avec les autres corps constitués, comme l’Ambassade, l’UFE ou les services économiques, est sereine. De plus, je pense que notre offre correspond à tous les secteurs des membres de la chambre, aussi bien pour les grandes entreprises que les PME. C’est une palette qui fonctionne. Mon programme va donc d’abord être de continuer sur cette lancée, de développer nos activités et d’essayer de garder un équilibre entre les activités « affaires » (étude de marché, récupération de TVA, organisation de salons, domiciliation d’entreprises, contrats de VIE…) et les animations et l’aspect club (Déjeuner-débats, rencontres, cocktails, etc.).

Quels sont vos grands projets ?
Nous collaborons au développement de la Chambre de Valence et nous espérons faire la même chose à Bilbao. Nous avons plein de choses à faire pour développer l’intérêt autour des pôles d’excellence, sensibiliser les entreprises françaises et espagnoles et développer tous les services actuels. Nous faisons des conférences pour essayer d’expliquer la crise espagnole et dire que non nous ne sommes pas rentrés en enfer. L’Espagne reste un grand pays qui va continuer à se développer. Ce n’est pas parce qu’il y aura deux ou trois mauvaises années que le pays va disparaître. Et les gens qui ont investi en 2004 n’ont aucune raison de désinvestir.

S.M.

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