« La France est revenue en état de grâce »
A l’occasion de la semaine de la Francophonie qui se tiendra du 22 au 27 mars dans toute l’Espagne, nous avons rencontré le Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France, Antonin Baudry, pour nous parler de la santé des échanges culturels qui unissent les deux pays…

Ancien conseiller du Premier Ministre Dominique de Villepin sur les questions de culture et d’économie internationale, Antonin Baudry occupe depuis septembre 2006 le poste de Conseiller Culturel à l’Ambassade de France en Espagne. Photo S.M.
Le Courrier d’Espagne : Depuis 2006, vous occupez la fonction de Conseiller culturel à l’Ambassade de France en Espagne. Une date qui coïncide avec la mise en place d’une politique culturelle plus agressive et la multiplication des événements organisés à l’Institut…
Antonin Baudry : Ma politique est effectivement de mener le plus d’actions possibles. Ce qui me semble important, c’est de mener une politique publique de qualité avec les moyens et les instruments dont nous disposons : Alliances et Instituts français, services culturels… Sinon, cela revient à jeter l’argent par les fenêtres. Mon rôle est aussi de faire en sorte qu’il se passe des choses à l’extérieur des Instituts Français, dans les musées, les théâtres, les salles de concert, les fondations, etc. Pour cela, les Instituts doivent être aussi des outils de coproduction.
Comment se passent les relations culturelles avec les institutions espagnoles?
J’ai eu la chance d’arriver à un moment où la France revenait en état de grâce. Selon moi, il y a eu trois temps dans les relations culturelles franco-espagnoles. Le premier correspond au régime franquiste. A l’époque, le français occupe une place énorme. Les Instituts sont des poumons d’oxygène, des espaces de liberté. Le deuxième temps est celui de la transition démographique et de l’adhésion à l’Union Européenne. La France devient un modèle mais son influence décroît. On fait venir la Comédie-Française en disant que c’est incontournable. Notre discours est un peu « On va vous montrer comment ça marche ». Résultat : quand je suis arrivé, les portes étaient fermées. C’est pour cela que j’ai lancé DeMon (le pôle de création entre artistes français et espagnols). Le principe étant de dire que l’on ne va pas promouvoir la distribution de la France mais la culture franco-espagnole, que l’on va faire disparaître les Pyrénées en matière artistique, culturelle et éducative. Je pense que nous sommes aujourd’hui dans une troisième phase dans laquelle une vraie culture franco-espagnole est en train de naître. Aujourd’hui on arrive à penser une culture commune.
Concrètement, comment se traduit cette culture franco-espagnole ?
Elle se traduit par plus de confiance, plus d’envie de travailler ensemble. Un exemple : quand je suis arrivé, cela faisait presque 10 ans que le Festival d’Automne de Madrid ignorait l’Institut Français de Madrid. Je suis allé rencontrer le directeur du festival et je lui ai demandé de me faire confiance. Nous avons fait rénover le théâtre de l’Institut, soigner la programmation, et nous sommes revenus dans le circuit. Nous travaillons aussi main dans la main avec le théâtre de l’Abadía, où nous organisons des rencontres entre la troupe et le metteur en scène à chaque spectacle. Pour les arts visuels, nous collaborons avec le Reina Sofía, le Círculo de Bellas Artes, la Fondation Mapfre, le musée Thyssen ou le Caixa Forum… Nous essayons d’organiser des événements forts qui plaisent au public. A nous de leur démontrer que la France a des choses à dire au travers de nombreuses formes. Il faut être crédible et dynamique. DeMon a aussi été un levier. On a montré que l’on était là pour faire en sorte que l’Espagne connaisse la France, et se marie avec elle…
Pourtant, ces dernières années ont été marquées aussi par la fermeture de deux Instituts Français…
En 2005 et 2006, la décision a été prise – hélas – de fermer les Instituts de Séville et Bilbao au motif qu’ils n’étaient pas rentables comme centres de langue, et pas à même de promouvoir la culture française. Mais il fallait être présents dans ces deux villes. C’est pourquoi dans chacune de ces villes nous avons maintenu un attaché culturel et un attaché à la coopération pour le français qui gèrent les relations avec les écoles, lycées et universités. Nous avons essayé de faire en sorte que ces fermetures ne portent pas trop préjudice en mettant beaucoup de dynamisme dans les partenariats locaux. L’attaché culturel de Bilbao couvre tout le nord de l’Espagne et travaille par exemple beaucoup avec La Laboral de Gijón. Grâce au travail de notre attachée culturelle de Séville, nous faisons une quinzaine culturelle en Estrémadure à l’automne et une autre à Grenade. Il faut être partout… Ma conception, et celle de l’Ambassadeur, est celle d’un réseau en expansion.
C’est le cas ?
Nous avons le projet d’ouvrir une Alliance Française à Bilbao et une autre à Salamanque. Nous avons signé des accords avec des villes limitrophes de Madrid. L’an dernier, nous avons ouvert une école primaire française à Séville qui compte aujourd’hui 80 élèves. Et, actuellement, c’est la première fois depuis longtemps que les quatre Instituts Français affichent tous des bénéfices…
Quels sont les prochains temps forts de la culture française en Espagne ?
En mars, nous accueillons Denis Podalydès dans « Le Cas Jekyll » à l’Institut Français de Madrid et la pièce de Marguerite Duras « La Douleur » au théâtre de l’Abadía. L’artiste Pierre Huyghe est au Reina Sofia avec une exposition qui mêle installations, vidéos et art visuel. Agnès Jaoui vient à la filmothèque pour une rétrospective de ses films et chante à la salle Galileo. En avril, le théâtre Maria Guerrero accueille L’Avare de Molière, mis en scène par Jorge Lavelli avec Juan Luis Galiardo, pièce qui partira cet été à Mérida et en Amérique latine. La Abadía propose « Fin de partie » de Beckett par Krystian Lupa. Patrice Thibaud, qui a été qualifié de «meilleur comique au monde» par le journal El País lors de son passage à l’IFM l’an dernier, reviendra à Madrid en mai au Festival d’Automne (qui est devenu festival de Printemps). On verra aussi à Madrid Jérome Deschamps et Philippe Decouflé. En juin, nous aurons l’exposition du photographe franco-argentin Daniel Mordzinski qui porte son regard sur les écrivains espagnols, français et latino-américains.
Cet été, nous serons présents au Festival Grec de Barcelone et nous aurons une exposition sur Le Corbusier à Palma… A Valence, il ne faudra pas rater la venue du Festival International du Film Documentaire de Marseille en avril – l’un des plus grands festivals de documentaires en Europe, ni en mai le festival des films de fin d’étude de la FEMIS, où l’on pourra voir de façon inédite, les toutes premières œuvres de cinéastes tels que Ozon ou les frères Larrieu. Actuellement il y a rarement un jour qui passe sans qu’un artiste ou un penseur français ne soit à l’œuvre en Espagne…
Si l’on ajoute l’exposition sur l’impressionnisme à la Fondation Mapfre ou sur Monet au Thyssen, la culture française semble omniprésente. En est-il de même de la culture espagnole en France ?
Personnellement je trouve qu’il y a un déficit dans ce sens mais une véritable volonté politique de le combler. Le preuve c’est le discours que vient de tenir Fréderic Mitterrand lors de sa visite officielle en Espagne. Il dit que la France ne connaît pas assez l’Espagne et qu’il faut y remédier. Il a demandé par exemple de faire un hommage au cinéma espagnol lors du prochain festival de Cannes et un autre à la musique espagnole à la salle Pleyel. L’Espagne est de plus en plus visible. Il suffit de voir le succès d’artistes comme María Pagès, Luz Casal ou Israel Galvan. Et puis 70% des étudiants français choisissent l’espagnol a un moment de leur parcours scolaire.
Propos recueillis par S.M.
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