« Les grandes entreprises ont compris que faire des affaires dans le développement durable est rentable et compétitif » | Le Courrier d'Espagne
Mercredi 08.02.2012

« Les grandes entreprises ont compris que faire des affaires dans le développement durable est rentable et compétitif »

Créé en 2005, l’Observatorio Español de la Sostenibilidad (OSE) fait référence en matière de développement durable en Espagne. Chaque année, il publie un rapport général officiel sur le domaine ainsi que des études plus ciblées. Dernier en date, le rapport sur les emplois verts fait ainsi état de plus de 530 000 postes de travail liés au développement durable. Explications du directeur, Luis Jimenez Herrero, au siège de l’OSE à Alcalá de Henares.

Luis Jimenez Herrero, le directeur de l'Observatorio Español de la Sostenibilidad (OSE). Photo : Ministerio de Vivienda/DR

Luis Jimenez Herrero, le directeur de l'Observatorio Español de la Sostenibilidad (OSE). Photo : Ministerio de Vivienda/DR


Le développement durable est un concept très vaste. Comment peut-on le définir ?

C’est un processus qui permet d’aller vers des formes plus raisonnables de consommer et de vivre. Au départ, il se limitait à une perspective environnementale mais, peu à peu, il a englobé les dynamiques économiques, sociales mais aussi institutionnelles et culturelles. Néanmoins, la base du développement durable reste l’environnement, le respect des écosystèmes et la valorisation des ressources naturelles.

Quel est l’impact sur l’économie de ce processus ?

Tous les thèmes abordés par le développement durable ont une incidence ou une portée économique. Evidemment, on sait que l’Espagne fait partie des leaders dans le domaine des énergies renouvelables avec de grandes entreprises comme Gamesa ou Iberdrola Renovables qui dominent le marché international de l’éolien ou du solaire. Mais le secteur du développement durable va plus loin. Lorsque l’on parle de la gestion de l’eau et de sa préservation, il y a derrière des activités de traitement de l’eau, mais aussi de désalinisation quand elle vient à manquer… Quand on parle de développement urbain et rural, il s’agit de l’expansion urbanistique brutale, d’un développement territorial désastreux, et finalement d’une bulle économique dont on souffre aujourd’hui avec la crise.

A vous écouter le développement durable est partout…

Bien sûr. Il suffit de chercher les interactions entre les différentes dynamiques qui meuvent la société. Personne ne nie par exemple que le tourisme a un impact environnemental. Les terrains de golf consomment par exemple beaucoup d’eau et d’énergie. Or, l’Espagne a une dépendance énorme en énergie fossile, de 80% contre 60% de moyenne européenne.

D’où la nécessité de passer aux énergies renouvelables…

C’est la solution et cela permettra de générer des emplois. Selon notre étude Empleo verde en una economía sostenible (présentée le 23 avril par la Secrétaire d’Etat au changement climatique), les énergies renouvelables représentent déjà en Espagne plus de 100 000 emplois directs principalement dans l’énergie solaire et éolienne.

Et au total que représentent les emplois « verts » en Espagne?

L’emploi dans les activités liées à l’environnement représente plus de 530 000 postes de travail, soit 2,62% de population active. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en dix ans, le nombre d’emplois verts a été multiplié par trois et que cette croissance brutale devrait s’intensifier puisque l’Etat s’est fixé des objectifs sérieux.

Lesquels?

Par exemple ce que l’on appelle les trois 20 : 20% d’économie d’énergie, 20% de réduction des émissions de gaz à effets de serre et 20% d’énergies renouvelables en 2020. Sachant que cette dernière mesure permettra de créer 2,8 millions d’emplois en Europe si elle est menée à bien…

La Ley de economia sostenible permet aussi ce changement de modèle économique…

Dans le passé, l’Espagne a misé de manière intensive sur la construction, l’agriculture, les énergies fossiles et les infrastructures routières. Aujourd’hui, avec l’essor de l’AVE (le TGV espagnol), l’application de la Ley de Costa, le gouvernement essaie de changer ce modèle risqué pour l’environnement. Cette loi devrait favoriser la lutte contre le changement climatique, soutenir le secteur des énergies renouvelables, inciter les moyens de transport durables ou encore réorienter le secteur de la construction vers la réhabilitation de logements.

Ce dernier plan pourrait redonner un coup de fouet à la construction…

On parle de la création de 400 000 emplois ! Cela permettrait de replacer une partie des chômeurs de la construction. Mais aussi d’introduire de nouvelles technologies, des considérations éco-énergétiques et bioclimatiques dans de vieux édifices.

Le tourisme est un autre des excès qui ont marqué le développement territorial…

Depuis la naissance du tourisme en Espagne, dans les années 60, l’Etat a promu les destinations « sol y playa ». C’est un modèle qui est épuisé. Il est en phase de reconversion mais cela va très lentement. Dans ce sens, le projet Playa de Mallorca qui consiste à démolir la moitié des places hôtelières de la plage de la Palma, est représentatif de la direction dans laquelle il faut aller. Peu de gens savent que chaque année, 13 millions de touristes visitent les parcs nationaux…

Sauver la construction, changer le modèle touristique… Quels sont les grands défis à relever ?

Aujourd’hui, un des grands défis de l’Espagne est la préservation du milieu rural. L’exode rural et la « littoralisation » a vidé le centre du pays de sa population au profit des côtes où se concentre aussi l’économie du fait du poids du tourisme. En Espagne, 30% de la population occupe 90% du territoire ! Je pense qu’à terme, il faudrait introduire un concept de paiement pour les services environnementaux, l’entretien de la nature, rendus par les habitants du milieu rural.

Vous considérez le patrimoine naturel presque comme un acteur économique?

Il l’est! La nature produit des biens et des services. Il faudrait d’ailleurs créer d’autres indicateurs économiques qui prennent en compte la valeur du travail de la nature. Elle joue un rôle dans la régularisation du climat, la régénération de l’air, la protection contre l’érosion mais aussi l’habitat de milliers d’espèces qui elles-mêmes sont fondamentales à la pollinisation, indispensable à la vie.

Et quel rôle pensez-vous que peuvent jouer les entreprises ?

Les entreprises ont changé. Toutes ont conscience aujourd’hui que la stratégie de développement durable permet rentabilité et compétitivité à long terme. Celles qui l’ont compris avant la crise ont su esquiver les difficultés et leurs affaires continuent de fonctionner.

Propos recueillis par Sandrine Morel



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