L´Espagne face au défi d´une crise de croissance

Puerto Banus à Marbella, symbole d'une croissance au ralenti.. Copyright Photo P.C.
Déambulez dans les rues de Fuencarral, Puerta del Sol, ou au Mercado San Miguel un vendredi soir, et vous vous demanderez si l’Espagne est vraiment en crise. Les terrasses bondées, les bars et les rues pleines de vie cachent néanmoins une réalité plus sombre, celle que les affiches « A vender » et « Alquiler », qui jalonnent les rue de Madrid, résument cruellement : la fin de 10 ans de forte croissance et l’entrée dans une crise de croissance.
En l’espace d’un mois les trois grandes agences de rating internationales (S&P, Moody’s, Fitch) ont dégradé –ou pratiquement – la note souveraine de l’Espagne. Seul Moody’s maintient son AAA mais cela ne tient plus qu’à un fil, l’agence ayant entamé le processus de « downgrading » (abaissement) de cette notation. Bourse en baisse, PME qui enregistrent des baisses de chiffre d’affaires de 20, 30, parfois 40%, grandes entreprises qui peinent à convaincre sur leur perspectives de croissance et de profits, craintes sur la pérennité financière des caisses d’épargne, banques en mal de financement, l’Espagne n’inspire plus confiance sur les marchés financiers.
Crise de confiance chez les investisseurs
Apres 30 ans de rattrapage, l’Espagne marque le pas et est entrée dans une crise de croissance, comme de nombreux pays l’ont vécu avant elle. Empêtrée dans une crise économique dont elle ne pourrait sortir qu’en 2011 selon certaines estimations, l’Espagne fait face au taux de chômage le plus élevé de la zone Euro. Son taux d’endettement inquiète, la crédibilité de son gouvernement – qui promet un jour de ne pas relever la TVA puis finalement s’y résout, ou qui envisage de revenir sur une politique de promotion des énergies renouvelables alors que des milliards d’euros ont été mis sur la table par les banques et les investisseurs – est engagée. Son modèle de développement, basé sur la (re)construction, l’immobilier, les infrastructures, et supporté par un recours élevé à l´endettement, vacille.
L’Espagne fait face à de nombreux défis : défis partagés avec les autres économies européennes (vieillissement de la population, concurrence d’un nombre croissant de pays émergents en terme de coûts du travail et de compétitivité, croissance à crédit) mais aussi des défis plus personnels : tensions sur le marché du travail favorisant le développement d’une économie souterraine importante, éclatement de la bulle immobilière, nécessaire évolution des mentalités vers une économie moins spéculative au profit d’une économie de long terme basée sur de vrais avantages concurrentiels nés d’efforts et d’investissements en recherche et développement (R&D). L’Espagne, comme de nombreuses économies occidentales avant elle, a besoin de repenser et d’adapter son modèle de croissance pour relever les défis de l’économie du XXIème siècle. Gains de productivité, amélioration de la formation et diversification de son tissu industriel sont trois pistes à explorer.
Gagner en productivité
L´amélioration de la productivité est au cœur des défis de l´Espagne. Heures perdues, usines en sous-régime, rendement moindre du capital investi, la productivité du pays est inférieure de 20% à la productivité moyenne des pays de la zone euro et 25% inférieure à la productivité des Etats-Unis, selon une étude de la fondation Cotec. Pire, la croissance de la productivité ces 20 dernières années a progressé à un rythme deux fois inférieur en Espagne qu’en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni. Et l´Espagne n´investit pas assez dans les nouvelles technologies qui lui permettront de rattraper ce retard. Les dépenses en R&D représentent à peine 1.35% du PIB espagnol, contre 2.76% aux Etats-Unis, 2.63% en Allemagne, 2.02% en France, 1.88% au Royaume-Uni. Conséquence, le secteur de la haute technologie représente aujourd’hui moins d’1% du PIB national.
Améliorer la formation de ses jeunes
L’Espagne se doit de proposer à ses jeunes des formations d’excellence dignes de ses ambitions, professionalisantes et ouvertes à l’international. Quatre Business Schools espagnoles (IE, IESE, Esade, Eada) se trouvent dans le top 50 du classement des meilleures universités européennes réalisé par le Financial Times. Par comparaison, le Royaume-Uni classe 17 universités dans le Top 50, la France 11. L´exemple français est intéressant pour l´Espagne : très en retard à la fin des années 80, les universités et grandes écoles françaises ont depuis réalisé des efforts d´internationalisation sans précédent : Ouverture de campus à l´étranger (Europe, Chine, Etats-Unis, Japon), implantation récente de la Sorbonne à Abu Dhabi ; Création de MBA internationaux pour concurrencer les meilleurs MBA anglosaxons ; Internationalisation des programmes de formation des étudiants qui incluent désormais quasi systématiquement des passages par l’étranger sous forme de stages, d’échanges ou de double diplôme ; Partenariats avec des établissements de renom et accueil de nombreux étudiants étrangers en France, etc.
Diversifier son tissu industriel
Parmi les 35 entreprises qui composent l´indice de référence de la bourse de Madrid, l’IBEX 35, le compartiment des financières (Banques et assurances) représente 40% de l´indice (9 entreprises), le compartiment énergie 20% (8 entreprises), le compartiment construction et infrastructures 10% (9 entreprises) et Telefónica représente à elle seule près de 20% de la capitalisation de l´IBEX 35. Le segment du commerce est sous-représenté, le succès international de la maison mère de Zara, Inditex, est l´arbre qui cache la forêt. Nulle trace, en revanche, de leaders du luxe, de firme internationale de distribution, de leader dans le conseil ou dans les services. Très peu, aussi, d´entreprises internet, de « pépites » High-Tech. Cette répartition pose la question de la structure du tissu industriel espagnol et de sa capacité à assurer un contrepoids quand la construction et l´immobilier toussent.
Le faible entreprenariat est au cœur des manques de l´Espagne actuelle. A peine 79 200 entreprises ont été créées en Espagne en 2009 contre 436 000 au Royaume-Uni en 2008, et environ 327 000 en France (en 2009, ce chiffre est passé à 580 000 grâce à l´effet du régime Auto-entrepreneur). C´est la troisième année consécutive que ce chiffre est orienté à la baisse en Espagne. C´est aussi la première année depuis 1997 qu´il se crée moins de 100 000 entreprises dans l´année. Ces dix dernières années, l´entreprenariat est resté confiné aux secteurs qui avaient le vent en poupe, l´immobilier, les infrastructures, les énergies renouvelables, gros consommateurs de crédits bancaires, et qui, pour cette même raison, aujourd´hui n´assurent plus leur rôle de locomotive. Pour sortir de l´impasse dans laquelle elle se trouve, l´Espagne se doit de raviver la fibre entrepreneuriale de ses jeunes afin d´assurer de nouveaux relais de croissance à son économie, créer de nouveaux emplois, et développer de nouvelles industries à forte valeur ajoutée
Rien n’est perdu pour l’Espagne. L’histoire économique est jalonnée d’exemples de pays qui ont connu ce type de crise de croissance et su se réformer, se renouveler, pour sortir grandis. L’Espagne doit s’appuyer sur ses forces : i) appartenance à l´UE, une union politique et monétaire et –bientôt peut-être budgétaire- qui agit sur elle comme un bouclier; ii) des ressources inestimables : vent et soleil qui font d’elle un des leaders mondiaux dans les énergies renouvelables, pêche, agriculture, côtes ensoleillées que jalousent les autres pays européens et dont tant de touristes raffolent ; iii) des rapports privilégiés avec l’Amérique latine, dont nombre d´entreprises espagnoles ont déjà su en tirer profit ; Ce potentiel reste gigantesque ; iv) une volonté, un mental et une identité hors du commun (les nombreux succès sur la scène internationale nous le prouvent régulièrement, la coupe du monde actuelle en est un parfait exemple).
Toutes les crises de croissance se sont révélées être un mal pour bien, certes au prix de sacrifices importants réalisés par l’ensemble des strates de la société. Gageons qu’en cette période de vaches maigres, l’union nationale – gouvernement, opposition, partenaires sociaux, grandes entreprises, PME, banques – puisse se faire et que chacun aie conscience que c’est aujourd’hui que l’avenir et la grandeur future de l’Espagne se jouent.
Rédigé par Hugues DE-LAVARENE pour Le Courrier d’Espagne
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