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“Quelqu’un qui sait très bien dessiner, n’a pas d’histoire à raconter.”

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Qui n’a jamais lu un album de Spirou, ce jeune groom à l’uniforme rouge qui part à l’aventure avec son ami Fantasio et son écureuil Spip ? Depuis quelques années, plusieurs auteurs publient leur propre version des aventures de Spirou. C’est le cas d’Émile Bravo.

Considéré aujourd’hui comme l’un des grands noms de l’univers de la bande dessinée, il était de passage en Espagne pour la promotion de son dernier album, La Esperanza Pese A Todo* (L’Espoir Malgré Tout). Rencontre. 

D’où vous vient cette passion pour la bande dessinée ?

Quand j’étais petit et qu’il me mettait au lit, mon père me racontait des histoires. La journée quand il travaillait, je lui préparais des suites de dessins. Je racontais ma petite histoire comme n’importe quel gamin de trois ans. Le soir, quand il rentrait, je les lui montrais. Je n’avais pas envie qu’il me dise que mes dessins étaient beaux, comme le dit n’importe quel parent. Je voulais qu’il lise mon histoire. Ce n’était pas facile, car c’était des dessins d’un enfant de trois ans, même si pour moi c’étaient les plus beaux du monde comme j’avais tout donné (rires). Quand il comprenait mon histoire, j’étais aux anges.

Comment décririez-vous la bande dessinée ?

Les gens ne s’en aperçoivent pas, mais la bande dessinée est le média le plus élémentaire. Quand on est enfant, la première chose que l’on fait dès qu’on sait tenir un crayon, ce sont des dessins. C’est notre première écriture. Il suffit de développer cela et l’on devient un dessinateur. 

La bande dessinée, c’est un dessin au service d’une histoire. Si on l’entend de cette manière, c’est un truc évident qui est à la portée de tout le monde. 

Pourtant, on pense que tout le monde ne peut pas s’improviser dessinateur, car il faut une technique particulière.

On sait tous lire et écrire, mais ce n’est pas pour autant qu’on est romancier. De la même façon que ce n’est pas parce que tu sais dessiner que tu as quelque chose à dire. Il ne faut pas croire que toutes les personnes du secteur de la bande dessinée sont des auteurs. Il y a beaucoup de dessinateurs et très peu d’auteurs, car les maisons d’édition leur mettent dans les pattes un scénariste.

L’histoire, c’est ce qui est le plus important dans une bande dessinée, pas le dessin. Comme on dit: Si tu sais super bien dessiner, c’est que tu n’as pas d’histoire à raconter. Alors qu’à l’inverse: un dessin maladroit avec une histoire très bien écrite, ça donne une histoire géniale. C’est ça la différence.

Moi, je le fais pour raconter des histoires, c’est ce qui m’intéresse le plus. Pour mes dessins, j’utilise des codes que tout le monde connaît: ceux de la ligne claire que l’on retrouve dans les albums de Tintin. Ce sont des codes accessibles à tous, donc je n’ai rien inventé. 

Pourquoi ce personnage ?

Les éditeurs de Spirou sont venus me chercher. Ils m’ont demandé si le personnage me parlait et si j’avais des choses à raconter sur lui. Cela tombait bien, car j’avais plein de questions à son sujet. J’ai sorti mon premier album, Le Journal d’un Ingénu, il y a 10 ans. 

Quelle était l’histoire ?

J’avais réfléchi comment un groom devient un aventurier, ce qui est un vrai antagonisme. C’est ce que je trouvais marrant à raconter. Et en même temps, je le remets dans son hôtel. Dans les albums Les Aventures de Spirou, on ne le voit jamais travailler là-bas. Donc c’est vraiment l’avant Spirou, replacé dans son enfance. En fait ça parle de l’éveil, du développement et de la construction d’un enfant.

Ça paraît donc logique qu’il ne travaille plus dans un hôtel. Mais il reste tout de même des petits questionnements à savoir: pourquoi porte-t-il toujours cet uniforme de groom ? C’est ce que j’ai voulu raconter dans cette première histoire, qui a connu beaucoup de succès en France et en Belgique. 

Et pour l’histoire de L’Espoir Malgré Tout ?

Dix ans plus tard, ils m’ont demandé si je voulais encore raconter quelque chose sur le personnage. C’était dans le cadre d’une collection, autre que celle de la série mère qui suit un cahier des charges spécifiques avec un album publié environ tous les ans, depuis le tout premier écrit par Franquin en 1948. C’est une série d’auteurs qui se fait à part: on demande à un auteur de faire son Spirou. Au départ, il s’agissait de faire un one shot. L’éditeur belge de cette collection, Dupuis, est revenu me voir et ça a donné ce nouveau tome. 

Ma première histoire, Le Journal d’un Ingénu, raconte l’histoire de cet enfant, de ce groom, qui s’éveille au monde. Elle se termine quand la Seconde Guerre Mondiale éclate. Pour la suite, je me suis dit que j’allais développer le personnage en montrant un petit peu comment il se construit à travers le traumatisme qu’était cette guerre. Cette bande dessinée se place chronologiquement après l’autre, mais ce n’est pas nécessaire d’avoir lu la première, pour comprendre la seconde. 

Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Pour plusieurs raisons. L’idée, c’est que l’Homme n’avance et ne prend conscience des choses que face au traumatisme. Je ne sais pas combien il faudra de milliards de morts pour qu’on prenne conscience qu’on gère très mal cette planète. On est tellement autocentrés qu’il y a des gens qui ne s’aperçoivent pas de ce qu’on est en train de faire, de la destruction qu’on est en train de causer à notre écosystème. Et bien là, c’est pareil. Il a fallu qu’il y ait des millions de morts pour comprendre que ça va peut-être suffire avec les guerres, et qu’en provoquer une est un crime. C’est d’ailleurs après ça qu’on a inventé le crime contre l’Humanité.

Ce sont des traumatismes qui nous font prendre conscience de ce que nous sommes. Et c’est justement dans les pires moments qu’il faut rester humain. C’est ce qu’on demande aussi à ce personnage. D’accord c’est un héros, mais ce n’est pas un héros qui prend les armes puisqu’il reste humain à n’importe quel moment. 

Ensuite, le premier album écrit par Franquin, est sorti en 1948. Donc la différence est visible entre le Spirou de 1938 du Journal de Spirou, un simple groom, et celui de 1948, qui a une conscience. C’est ce point que j’ai trouvé intéressant à développer.  

© Dibbucks
© Dibbucks

Comment expliquer le succès de ce personnage créé en 1938 ?

À la base, Spirou a été inventé comme une mascotte pour le périodique hebdomadaire, Le Journal de Spirou. Rob Vel, son auteur, en a fait une espèce de Gavroche qui rend service. Ce journal a été inventé par Dupuis pour les gosses belges désoeuvrés. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, un certain Jijé (Joseph Gillain), en charge de l’élaboration du journal, a embauché Franquin, à qui l’on doit le Spirou aventurier que l’on connaît tous.

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, il n’y avait pas énormément de bandes dessinées à part Tintin, qui lui était un garçon très sage. C’était l’état d’esprit d’Hergé qui correspond à la droite catholique, conservatrice, etc. Spirou est plutôt un personnage populaire avec un côté espiègle. 

Et puis si on regarde les dessins de Franquin, on se rend compte qu’il donne vie à ses personnages. Encore une fois à l’inverse de Tintin qui est un personnage figé. Hergé était d’ailleurs un admirateur de Franquin. Donc, tout de suite, Spirou a trouvé son succès. Les histoires étaient bien, drôles et les personnages incroyablement vivants. On ne voit pas souvent ça dans les bandes dessinées.

À l’heure actuelle, comment se porte le secteur de la bande dessinée ?

En France, il fonctionne plutôt bien. Chaque année, plus de 5.000 titres sortent dans les librairies. C’est énorme. 

Et en Espagne ?

Les Espagnols n’ont pas la même culture de la bande dessinée que nous. Quand on lit Tintin, Spirou, ou Astérix, il y a toujours un fond humaniste. Prenons l’exemple de René Goscinny. Dans ses albums, il parlait de notre société. Ses bandes dessinées, comme celles de Peyo et Hergé, nous donnent des outils pour comprendre le monde dans lequel on vit. Quand on est enfant, si on a lu Obélix et compagnie (1976), on a compris ce qu’était l’économie. La nature humaine est dépeinte à travers l’univers de Goscinny. 

En Espagne, c’est différent puisqu’ils n’ont pas d’équivalents. Ils ont par exemple Mortadel et Filémon. C’est drôle, mais ce n’est pas avec ces personnages que l’on va comprendre la nature humaine. Un autre point aussi important à soulever, c’est que les Espagnols lisent les bandes dessinées quand ils sont petits. Mais à partir de l’adolescence, ils laissent tomber, et peuvent reprendre à l’âge adulte. En fait, il n’existe pas de lien entre la bande dessinée enfant, celle adolescente et celle adulte. À supposer que celle pour les adultes existe (rires).

Peut-on connaître la date de sortie du prochain album ?

En France, il sortira le 4 octobre. J’essaye d’en sortir un par an à peu près. Quand L’Espoir Malgré Tout a été publié, j’en étais déjà à la moitié du deuxième tome. 

Maintenant, je travaille sur le troisième des quatre tomes que je sortirai. J’en suis au côté technique, à savoir recopier mon brouillon. 

 

Camille Sánchez

 

*La Esperanza Pese de Todo, sortie chez Dibbucks, le 2 septembre 2019.

 

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