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Rencontre avec María Luisa de Contes, Présidente de l’association Mujeres Avenir

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Directrice générale de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise et de la diversité et inclusion au sein du groupe Renault en Espagne, Directrice de la Fondation Renault pour l’Inclusion et la Mobilité Durable et du réseau féminin Women@Renault, Présidente de l’association d’amitié hispano-française Mujeres Avenir; María Luisa de Contes s’est engagée depuis des années pour obtenir une meilleure visibilité et représentation des femmes dans la société et dans le monde de l’entreprise. Son nom figure parmi les 25 femmes les plus influentes d’Espagne. Rencontre.

Vous avez un attachement particulier avec la France. Vous avez d’ailleurs renoncé à votre nationalité espagnole pour prendre la nationalité française. Pourquoi ?

Quand j’avais 18 ans, je suis partie vivre à Paris avec ma marraine, la Duchesse de Medina Sedonia, Isabel Álvarez de Toledo, une aristocrate andalouse, grande d’Espagne qui avait sollicité l’asile politique en France, après d’avoir été condamnée à une peine d’un an d’emprisonnement. Elle était très unie à mon père, un syndicaliste, dans la lutte pour la défense des droits des ouvriers agricoles andalous, une femme très progressiste avec un grand sens de la justice. D’ailleurs ensemble, ils avaient organisé une grève générale dans le monde agricole, qui avait donné lieu à la publication du livre « La Grève ». Il s’agit d’un récit d’une grève dans les vignobles d’Andalousie. Mais le gain pour la vie de tous les jours n’a pas été à la hauteur des espérances.

En arrivant en France, je suis passée d’un régime dictatorial à une démocratie consolidée où le mérite était la qualité essentielle et où j’ai eu toutes les opportunités notamment pour mes études, que j’ai réalisées dans de grandes université comme la Sorbonne et Panthéon-Assas grâces aux bourses octroyées par le gouvernement français. Donc j’ai très vite compris que la France était un pays qui représentait mes valeurs, c’est pour cela que j’ai voulu avoir la nationalité car je me sens Française. Je l’ai enfin obtenue en 1981.

Comment avez-vous rencontré la Duchesse de Medina Sedonia ?

C’était une amie de mon père, qui était un viticulteur syndicaliste. Lorsque j’avais neuf ans, la Duchesse a demandé à mon père si je pouvais venir vivre avec elle au palais des ducs de Medina Sidonia à Sanlúcar de Barrameda. Elle traversait une période très difficile, après son divorce, car elle n’avait pas obtenu la garde de ses enfants. Elle se trouvait donc dans un moment délicat. Mon père lui a dit que c’était à moi de décider et j’ai accepté. Entre le palais et la maison de mes parents, il y avait 200 mètres.

Je suis donc partie vivre chez elle. Elle commençait à écrire des livres sur le régime franquiste. Elle se pensait protégée par son statut de grande d’Espagne mais elle a été condamnée pour cela et a passé près d’un an en prison. C’était impensable pour elle. Avant d’être emprisonnée, elle m’a dit : « Quand je sors de prison, on part en France ! »

Vous avez donc fait vos études à Paris ?

À mon arrivée, j’ai déjà le baccalauréat et j’intègre l’université Paris I Sorbonne, où j’obtiens ma licence et ma maîtrise de droit. J’ai ensuite passé mon CAPA pour être avocate. 

Mes études se passent très bien. Depuis toute petite, j’étais très anticonformiste et rebelle. J’avais compris dès l’âge de 10 ans, qu’avec ma situation et mes origines sociales, j’étais condamnée. Mon but dans la vie était d’être quelqu’un d’un certain niveau intellectuel, d’avoir des connaissances, de faire bouger les choses et de me débrouiller dans la vie. L’Andalousie et l’Espagne franquiste ne pouvaient pas me convenir.

Quel a été votre premier emploi ?

En 1981, je suis embauchée en tant qu’avocate au sein du groupe Renault à Paris. J’arrive à la Direction juridique et m’occupe des droits des consommateurs. J’étais ambitieuse et très soucieuse de faire progresser ma carrière pour pouvoir ensuite aider les autres. J’ai donc gravi les échelons très vite pour obtenir un poste à responsabilités. Je dois dire que Renault France m’a permis de grandir et de me développer professionnellement et d’un point de vue humain, en respectant mes convictions et je lui serai toujours très reconnaissante.

Je suis restée à la Direction juridique au siège pendant plusieurs années dirigeant les affaires juridiques européennes, avant d’avoir l’opportunité de partir aux États-Unis au moment où Renault signe une alliance avec Volvo. Volvo Amérique du Nord était un projet très ambitieux, et on cherchait des personnes susceptibles de s’adapter à toutes les situations. Ils ont tout de suite pensé à moi. Pendant trois ans j’ai travaillé à New York et en Californie en qualité de General Counsel.

À mon retour des États-Unis j’ai demandé une mobilité à Madrid après 30 ans d’absence. J’y arrive en 2002 en tant que Secrétaire générale du groupe Renault en Espagne. 

Qu’avez-vous fait en arrivant à Madrid ?

En rentrant en Espagne, j’ai mesuré pleinement tout ce que la France m’avait apporté et j’ai eu envie de partager, de donner à mon tour. La première chose que j’ai faite a donc été de me rendre à l’Ambassade de France à Madrid. Je leur ai dit que je souhaitais participer à tous les projets qui me permettraient d’aider mes deux pays, la France et l’Espagne.

J’ai alors rejoint Diálogo, une association très prometteuse, impulsée par le Président de Renault, Pierre Dreyfus, et François Mitterrand. À cette époque, les relations entre la France et l’Espagne étaient très dégradées, notamment à cause de l’ETA.

Les fondateurs de l’association souhaitaient que l’association née de la société civile, fasse un travail de rapprochement entre les deux gouvernements et aussi des citoyens des deux pays, ce que nous avons fait de manière permanente pendant plusieurs années consécutives. 

Quel a été votre rôle au sein de Diálogo ?

J’ai été la vice-présidente de l’association pendant plus de 10 ans. À un moment précis, je voyais que les choses commençaient à évoluer. Sous le gouvernement de Nicolas Sarkozy, la France a changé ses positions, et a commencé à collaborer dans la lutte anti-terroriste. La relation hispano-française est alors passée d’une relation conflictuelle difficile à une relation d’amitié absolue.

Une fois atteint l’objectif de rapprochement des deux pays, il fallait donner un autre sens à Diálogo pour continuer à cheminer ensemble. Pour moi, le combat féministe pouvait être le moteur de cette aventure, tout en continuant les autres activités organisées par l’association.

Je me rendais compte qu’il y avait de moins en moins de personnes intéressées par nos rencontres traditionnelles : par exemple, un échange entre El País et El Mundo rassemblait une quarantaine de personnes. Alors en 2010, j’ai créé le Forum des femmes au sein de Diálogo avec l’appui de l’Ambassade de France, qui considérait que c’était une bonne initiative.  

En quoi consistait ce forum de femmes ?

Il s’agissait d’un forum pour rassembler les deux pays et proposer une réflexion commune sur l’égalité entre les femmes et les hommes : où en est-on en matière de violences contre les femmes, d’égalité salariale, de participation et de représentation équilibrée des deux sexes dans les conseils d’administration, l’égalité des opportunités ? Je faisais venir des femmes espagnoles et françaises, des ministres, des scientifiques, des chercheuses, etc. Nous avions en moyenne 200/250 personnes à chaque rencontre. J’étais très populaire car c’était toute la montée du mouvement féministe que l’on connaît actuellement.

Au bout de trois/quatre ans, le nouveau Président de Diálogo, ainsi que quelques hommes du Comité de Direction n’ont pas su apprécier la valeur de notre travail. Pour eux, l’égalité était un non-sujet et l’association n’était pas le lieu pour mener ce combat. Ce Forum des femmes ne leur convenait pas, et le Président m’a demandé de me retirer de mon poste de vice-présidente. Il voulait mettre un homme à la place qui n’était pas féministe naturellement, mais conservateur et avec des idées traditionnelles en matière de la place de la femme dans notre société.  

Avec 200 femmes de l’association, nous avons alors quitté Diálogo pour créer l’Association d’amitié hispano-françaises Mujeres Avenir

Justement quel est le rôle de votre association ?

L’association se compose d’environ 500 membres, dont une soixantaine d’entreprises. Nous nous battons pour une meilleure représentation des femmes au sein de la société et notamment dans les entreprises.

C’est une association d’amitié hispano-française avec beaucoup de femmes françaises et espagnoles de tous les secteurs d’activité (cadres, avocates, enseignantes, diplomates, étudiantes, chefs d’entreprise, etc.). Il y a aussi un conseil assesseur composé des anciens ministres femmes et hommes des différents gouvernements de Zapatero, Rajoy ou encore Sánchez; l’actuel Présidente du MEDEF espagnol (CEOE), ou encore l’ex-maire de Madrid Ana Botella.

Nous sommes bien positionnées et nous devons aider les autres à faire un chemin moins difficile que celui que nous avons parcouru. Je refuse de considérer les femmes, qui représentent 51% de la population mondiale, comme faisant partie de la diversité. Nous sommes la majorité et nous devons lutter pour une représentation plus équilibrée. Nous sommes aussi bien préparées que les hommes, nous avons du mérite, et nous devons avoir la position professionnelle et sociale qui nous correspond. Je suis ravie par ailleurs de voir de plus en plus d’hommes qui soutiennent et assistent à nos événements, cela montre une évolution très positive. Le changement est bien présent mais les femmes doivent encore en être le moteur. 

Dans une association collective, il ne faut pas oublier de soutenir les autres femmes : les transsexuelles, les lesbiennes, les femmes en situation handicaps. 60% des transsexuelles n’ont pas de travail en Espagne. J’ai toujours en tête que dans Mujeres Avenir, je veux voir ces femmes. Il faut appuyer tous ces collectifs. Comme nous l’avons fait les dernières années et concrètement cette année le 25 juin.

Quelles sont les activités proposées par Mujeres Avenir ?

Nous organisons une douzaine de rencontres par an, des séminaires, etc. Il y a des rencontres obligatoires à trois reprises : la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, la journée contre les violences faites aux femmes le 25 novembre et l’Assemblée Générale de Mujeres Avenir. Chacune de ces journées est organisée à la Résidence de France en étroite collaboration avec l’Ambassade car nous sommes une association hispano-française. 

Chaque année nous organisons également une conférence internationale dénommée « Conférence Internationale Femme et diplomatie à Madrid » avec la collaboration de 24 Ambassadrices installées en Espagne, l’école diplomatique et le ministère de l’Égalité d’Espagne. Aussi nous organisons des petits-déjeuners européens, sur des enjeux européens dans tous les pays. L’Ambassadeur de France est le Président d’honneur de l’association et le Consul de France à Madrid, le vice-président d’honneur.

Comment se développe l’association ?

Cette année nous avons créé la commission Mujeres Avenir por la conexión qui regroupe environ 150 jeunes femmes qui ont entre 20 et 30 ans. Le concept d’égalité est aujourd’hui différent entre ces jeunes femmes et nous. C’est très intéressant de travailler avec ces jeunes femmes, d’intégrer leurs préoccupations à nos réflexions. Il faut absolument travailler de manière intergénérationnelle. Elles doivent reprendre le flambeau !

Le 23 septembre prochain aura lieu l’Assemblée générale à l’Ambassade de France à Madrid, où sera annoncée la création d’une direction de Mujeres Avenir por la conexiónCette commission sera réellement : « L’avenir des Femmes Avenir ».

En parallèle, vous êtes toujours chez Renault ?

Tout à fait. Je suis Secrétaire générale, membre de tous les conseils d’administration des filiales de Renault en Espagne, et Directrice de la Responsabilité sociale de l’entreprise.

Je suis également Directrice de la Fondation Renault pour l’inclusion y la Mobilité Durable. Chaque année nous commercialisons quelques centaines de voitures, spécifiquement fabriquées et destinées aux personnes en situation de handicap. Il faut savoir qu’il y en a quatre millions en Espagne. C’est un réel engagement social pour Renault.

Notre Ambassadrice est Teresa Perales, une nageuse paralympique qui a décroché 26 médailles olympiques. C’est elle qui m’aide à faire les présentations et les démonstrations de ces véhicules spécifiques destinés aux personnes en situation de handicap. Nous partons présenter notre gamme dans tout le territoire espagnol où les concessionnaires de Renault Espagne Commercial le désirent.

Au vu de toutes ces nominations, on peut dire que vous êtes multi-casquettes

On me le dit souvent ! Je suis en effet présente également dans les organismes français où je représente Renault notamment : membre du conseil d’administration de la Chambre de commerce franco-espagnole de Madrid, Conseillère du commerce extérieur de la France, Vice-Présidente des 22 alliances françaises d’Espagne, Vice-Présidente du Club Financiero Génova et Présidente de la Commission Femmes et Diversité du Club Financiero. On peut dire que j’ai plusieurs cordes à mon arc, oui !

La France vous a nommée Chevalier de l’Ordre National du Mérite en 2008 et Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur en 2015. En 2019 vous faites partie des 25 femmes les plus influentes d’Espagne. Que ressentez-vous face à ces reconnaissances ?

Cela m’a fait très plaisir car je défends la justice sociale, l’égalité, les 17 objectifs du développement durable fixés par l’ONU. Avoir de la visibilité permet surtout d’en donner aux causes que je défends mais aussi aux autres femmes qui m’aident au quotidien, et lorsque ce que je dis trouve un écho, cela me donne beaucoup d’énergie pour continuer à me battre. 

Avoir été reconnue par mon pays d’élection, en raison de ma trajectoire entrepreneuriale et humaine et pour mon implication dans le renforcement des liens économiques et de l’amitié entre France et l’Espagne, la défense des droits des femmes; m’ont fait prendre conscience du premier devoir de tout citoyen. Comme dirait Nelson Mandela « rien peut être aussi précieux que contribuer et apporter quelque chose à l’histoire de ton pays ». Finalement ce qui compte dans la vie ce n’est pas le fait d’avoir vécu, mais les changements que nous avons pu provoquer dans la vie des autres et dans la société. C’est ce qui détermine le sens de notre propre vie. 

 

Camille Sánchez

 

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