( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( ) ( )

Rencontre avec Matthew Levin, Ambassadeur du Canada en Espagne

 -  -  671329


Matthew Levin est Ambassadeur du Canada en Espagne depuis 3 ans. Il a participé aux discussions qui ont mené à l’accord économique et commercial global. Depuis son entrée en vigueur, les exportations et importations ont augmenté de presque 30% entre les deux pays. Selon l’Ambassadeur les deux gouvernements ont aussi les mêmes perspectives ce qui laisse le champ libre à de nombreux développements bilatéraux. Rencontre.

Quel est l’état actuel des relations bilatérales entre le Canada et l’Espagne ?

Les relations entre les deux pays ont toujours été historiquement bonnes, positives, mais pas intenses. Il y a toujours une appréciation des deux côtés mais nous avons différentes priorités dans nos relations internationales.

Les grands partenaires européens du Canada sont par exemple, et ce en partie par notre histoire : la France, le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, et même les pays nordiques. Avec l’Espagne, Il a toujours manqué un certain rapprochement, une certaine intensité, une certaine priorisation d’un côté comme de l’autre.

Ces dernières années, on a constaté qu’on passait à un autre niveau de relation où les deux pays voient dans l‘autre un partenaire qui mérite de l’attention. On le constate dans les faits et dans les résultats. La croissance des échanges commerciaux, de services, de biens, d’investissements a été excellente et même spectaculaire ces dernières années. Bien au-dessus de ce qu’on pouvait espérer.

Il faut dire que l’accord commercial signé en 2016, entre le Canada et l’Union Européenne, est l’un des accords les plus ambitieux jamais signé, avec une certaine envergure et une couverture de tous les secteurs économiques. C’est aussi un accord progressiste, inclusif, d’une façon qui va au-delà de ce que nous avons fait dans d’autres accords. Les engagements des parties pour la défense des droits des travailleurs, pour la protection de l’environnement, contre le changement climatique, en faveur du développement durable ; toutes ces valeurs sont celles de nos sociétés, et sont présentes dans des obligations concrètes que les deux côtés assument dans l’accord.

À combien s’élèvent les exportations des deux pays ?

En général, si on compare l’année 2016 (la dernière année sans les effets de l’accord, sans la réduction tarifaire), à l’année 2018 (la première année entière avec l’accord en vigueur) , il y a une croissance de presque 30%. Un peu plus du côté canadien : 34% d’augmentation des exportations canadiennes vers l’Espagne et environ 24/25% de l’Espagne vers le Canada. Malgré cette différence, les exportations des deux pays sont assez équilibrées.

 

“Du côté espagnol, ce sont surtout les fruits et légumes en particulier les oranges, et tous les agrumes. Il y a une augmentation des exportations de 70%.

 

Quels produits en particulier ?

Du côté espagnol, ce sont surtout les fruits et légumes en particulier les oranges, et tous les agrumes. On constate une augmentation des exportations de 70% dans la première année d’entrée en vigueur de l’accord. Le marché canadien a une grande capacité de pouvoir d’achat et une grande sophistication exigeant la variété et la qualité du produit. Il n’accepterait jamais un seul type d’oranges en provenance de Floride par exemple. L’image de l’orange qui vient de la Méditerranée trouve sa place dans notre marché.

Il faut dire aussi que la signature de cet accord commercial amène les agents économiques à penser à un autre marché. Cela réveille des acteurs.

Pensez-vous que les Espagnols n’ont pas eu le déclic de se dire qu’ils feraient des bénéfices au Canada par exemple ?

Nous avons réalisé que pour exploiter le potentiel de ces accords, qui restent un cadre légal et commercial, cela requiert un grand travail. Il faut faire connaître ce qu’ils représentent, les opportunités créées et encourager les acteurs économiques à s’y intéresser et à les exploiter.

Parlant de Valence, peu après la signature et avant la ratification de l’accord, le Président de la région a mené une mission  au Canada avec tous les secteurs économiques de sa région, pour connaître le marché canadien et prendre contact avec les grands importateurs. Avec son équipe, ils ont pris conscience des opportunités existantes et ont investi dans la matérialisation de ces opportunités.

 

“Un des éléments innovateurs de l’accord, est le niveau des obligations acceptées des deux côtés dans le domaine d’achats publics.”

 

Le Canada n’avait jamais assumé d’obligations sur les appels d’offres en dehors du Gouvernement fédéral. Mais en fait la majorité des appels d’offres publics se fait au niveau des provinces et des municipalités. Aujourd’hui et avec très peu de restrictions, tous les appels d’offres des grands projets d’infrastructures et de transport public sont ouverts quel que soit le niveau d’administration impliqué. La présence des entreprises espagnoles dans ces secteurs-là était déjà importante au Canada, mais avec cette ouverture leur présence s’est déjà accentuée. On parle ici d’un très grand marché d’appels d’offres publiques.

À combien s’élève-t-il ? 

Le Gouvernement canadien, lors de son arrivée au pouvoir en 2015, a lancé un projet de renouvellement des infrastructures publiques avec un investissement de 180 milliards de dollars canadiens sur dix ans. Entre les ressources des provinces, les municipalités et les secteurs privés, on arrive à un total de 300 milliards de dollars canadiens, soit environ 200 milliards d’euros.

Comment les entreprises espagnoles qui souhaitent participer à un appel d’offres peuvent avoir accès à cette information ?

 Des deux côtés nous ne voulons pas que les bénéfices de cet accord-là se limitent aux multinationales. Surtout le Canada et l’Espagne où plus de 80% de nos économies sont basées sur les PME. Les bénéfices de ces processus sont bien partagés à travers le tissu institutionnel. Une partie de l’accord est un engagement des deux côtés à rendre plus facile l’accès à l’information sur les appels d’offres.

Le partenaire essentiel pour les entreprises espagnoles est l’ICEX. Le Canada, comme l’Europe, a l’obligation d’avoir un seul point d’entrée sur Internet contenant toutes ces informations.

Quels sont les secteurs canadiens qui profitent de cet accord ? Et quelles entreprises arrivent en Espagne ?

Un des marchés qui offre de grandes opportunités est celui des poissons et des fruits de mer. L’Espagne est un énorme consommateur, le deuxième au monde. Le Canada est un grand producteur dans des produits où les prix étaient auparavant élevés. Pour l’instant les deux produits avec une forte croissance d’exportations vers l’Espagne, sont le homard canadien et les coquilles Saint-Jacques. Nous avons l’avantage d’avoir des eaux froides et c’est ce qu’exigent ces produits-là.

Un autre secteur qui nous intéresse beaucoup, et qui est favorisé par l’accord, est celui de l’innovation. CGI est la plus grande compagnie canadienne dans le secteur des technologies de l’information, et fait partie des cinq ou six plus grands du service aux entreprises. Elle s’est d’ailleurs installée près de Málaga. Il y a toutes sortes d’entreprises plus petites qui commencent à être présentes.

Le Canada a toujours eu une culture de l’innovation et des start-ups bien plus importantes que de nombreux pays européens n’est-ce pas? 

Il y a des choses qui ne sont pas toujours très connues. Si on pense à l’intelligence artificielle, deux des grands centres mondiaux de recherche et de commercialisation de ce type de produits sont à Toronto et Montréal. Ils ont eu l’appui des gouvernements fédéraux et provinciaux, et ont créé des centres en relation avec les universités et les entreprises.

Nous essayons de favoriser les relations avec le secteur de l’innovation espagnol. Dans le secteur des transports, en particulier l’aviation, l’Espagne et le Canada sont deux pays avec une industrie aéronautique importante. Air Nostrum est la plus grande compagnie espagnole à acheter des avions Bombardiers.Il y a tout un écosystème dans le secteur de l’aviation. L’Espagne achète aussi des avions Canadair pour lutter contre les incendies.

Un autre projet canadien concerne la construction d’avions de recherche et de sauvetage. C’est le plus grand projet d’achat public de l’armée canadienne dans les dix dernières années, d’une valeur de 5 milliards de dollars. Ce processus et les obligations d’appels d’offres exigeantes ont fait en sorte d’augmenter les relations entre les entreprises aéronautiques espagnoles et canadiennes.

 

 

Au niveau d’éducation, qu’en est-il des échanges ERASMUS entre les deux pays ?

Il y a une croissance impressionnante du nombre de jeunes Canadiens et Espagnols qui participent à cette relation dans le domaine de l’éducation. En fait, il y a plus d’Espagnols qui partent au Canada que de Canadiens en Espagne. Cela peut s’expliquer par la possibilité d’apprendre l’anglais, et la reconnaissance de l’excellence du système éducatif public canadien.

Il y a également un programme financé par la fondation Amancio Ortega, qui encourage chaque année 300 jeunes espagnols à partir une année au Canada.

Quelle est la région espagnole où vivent le plus de résidents canadiens, et inversement ?

À la différence d’autres pays européens, il n’y a pas une grande communauté espagnole au Canada. Au moment de la guerre civile et par la suite, les Espagnols se sont plutôt tournés vers l’Amérique Latine et d’autres pays d’Europe.

En Espagne, il y a une très petite communauté de Canadiens. En revanche, le nombre de touristes est en croissance de 10% chaque année. L’année dernière nous sommes arrivés à 500.000 touristes canadiens. Pour le Canada, l’Espagne est une destination privilégiée pour du tourisme culturel, historique, gastronomique. Cette augmentation touristique s’explique également par l’établissement récent de vols directs vers Madrid, Barcelone et Málaga par trois compagnies aériennes canadiennes.

Aujourd’hui il est plus facile de faire des affaires, de venir étudier en Espagne, etc. L’Espagne ne deviendrait-elle pas un concurrent de l’Amérique Latine ?

Le Canada a des relations commerciales de longue date avec l’Amérique Latine. Dans la plupart des pays latino-américains, l’Espagne est le premier ou second investisseur et le Canada est le troisième. Pour nous, c’est surtout le domaine des ressources naturelles qui nous intéressent : mines, gaz, pétrole, etc. Nous avons nos propres relations et nos points d’entrée en Amérique Latine. Je pense qu’il y a un très grand espace pour la coopération.

Un des secteurs où nous avons vu une énorme croissance en Espagne, est celui des investissements de portefeuilles canadiens. Le Canada est l’un des pays qui disposent des plus grands fonds d’investissement au monde, en particulier  les fonds de pension publics.

Il semblait donc évident qu’une relation se crée entre le Canada et l’Espagne ? 

Nous avons des points communs : l’économie a presque la même taille en matière de PIB, la population est similaire (45/46 millions en Espagne et 35/36 millions au Canada). La réalité territoriale est également très importante. Il existe une diversité linguistique semblable et la gestion de processus d’unité nationale a été compliquée pour les deux pays. Cela nous donne une certaine empathie et une compréhension mutuelle très importante.

De plus, l’expérience historique et la réalité géographique des deux pays nous ont donné une compréhension de l’importance de l’interaction dans le monde pour nos économies et pour nos intérêts. Nous sommes deux pays engagés envers le multilatéralisme, un commerce ouvert, des règles d’enjeux internationaux équitables, un système basé sur l’État de droit et sur les institutions internationales.

 

Ces derniers temps, nos deux gouvernements se sont rapprochés grâce à des perspectives communes.”

 

La première visite officielle du Président Pedro Sánchez au Canada a eu lieu 9en automne 2018 pour rencontrer notre Premier Ministre Justin Trudeau. Une première depuis 20 ans. Tous deux ont des perspectives communes sur les grands défis mondiaux : changement climatique, importance de garder ce système de commerce ouvert malgré les multiples défis actuels, défense de la question de l’égalité des sexes, engagement envers une croissance économique inclusive.

Au Canada il y a un fort consensus en faveur du commerce ouvert. C’est le pays qui dispose du plus grand nombre d’accords de libre-échange. Nous reconnaissons également que pour défendre ce système mondial d’interaction et d’économie ouverte, nous devons nous assurer que nos sociétés dans leur ensemble en bénéficient. Cela veut dire que l’on a l’obligation de combattre les tendances existant vers une certaine inégalité dans la distribution des richesses. Toutes ces convictions partagées ont renforcé la volonté politique d’avoir une relation plus profonde entre les deux pays.

La relation politique doit donc être à son apogée pour avoir une sérénité pour le reste des accords ?

C’est une chose une relation entre voisins. Mais une relation étroite entre deux pays comme l’Espagne et le Canada ne doit pas être prise pour acquis. Cela requiert un engagement politique, une reconnaissance de sociétés qui ont beaucoup à offrir, et à apprendre entre elles. Si nous avons l’assurance que l’on défend certaines  valeurs communes, cela représente la meilleure base pour la croissance de cette relation dans toutes ses dimensions.

 

par Philippe Chevassus

 

Newsletter

67 recommandation(s)
bookmark icon

Newsletter